En Espagne, on craint plus les guignols que la crise

Nadal fait le plein dans le sketch des guignols

Une semaine forte en actu au pays du soleil.

Le Tribunal suprême  a condamné le juge Garzón à onze ans d’interdiction d’exercer pour avoir enquêté un grand réseau de corruption et avoir instruit un procès contre les crimes du franquisme.

La décision du Tribunal suprême tombait la veille de la présentation d’une réforme du marché du travail très polémique. Le gouvernement prévoit la baisse des indemnités de licenciement.

Une semaine forte en actu, donc, qui a été éclipsée par ce qui aurait dû rester comme l’anecdote du jour: les critiques aux Guignols de l’info de Canal+.

La fédération Espagnole de tennis a menacé de porter plainte. Le Gouvernement et même le chef de l’opposition, Alfredo Pérez Rubalcaba, ont critiqué durement les marionnettes en latex. L’Ambassadeur espagnol en France a envoyé une lettre aux médias français pour exprimer le mécontentement officiel du Royaume.

Pour cause: une série de blagues des guignols sur le dopage en Espagne après le scandale Contador. Le pire c’est qu’ils ont touché à l’intouchable Rafa Nadal.

Sur les réseaux sociaux, nombreux Espagnols, déchaînés, ont demandé la fermeture de Canal. Ils ont même souligné le manque de trophées gagnés par les sportifs français ces dernières années. La blague de la télé payante serait de la pure jalousie, disent-ils.

Alors que 22% de la population est au chômage et que l’économie du pays s’écroule,  certains pensent qu’on ferait mieux de s’occuper des vrais soucis au lieu de perdre notre temps à critiquer les  guignols. Normal, on a envie de dire.

Certains ont préféré de répondre avec un peu d’humour. Ils demandent de se faire envahir à nouveau par la France, comme en 1808, considérant les politiciens actuels des incapables. Et ont même créé une pétition en ligne.

Comme si la France allait nous sauver.

Ça craint, l’Espagne

À Madrid, mars 2011. Je rentre dans un bar que je ne connais pas pour pratiquer mon sport madrilène préféré: manger un “pincho de tortilla” avec un “café con leche”.

Puisque chaque tortilla est différente, c’est toujours une aventure, parfois dangereuse, de goûter les recettes méconnues.

Ce pincho de tortilla, un des meilleurs que jai eu depuis longtemps.

Le patron, un homme dans les 50 ans, la tête bien peuplée de cheveux blancs, met son temps à prendre la commande.

Il discute avec une cliente. La tchatche classique du bar:

“T’as vu ce que le Gouvernement vient de proposer? C’est la honte”.

Je réussi à commander mon pincho (pas celui de la photo, il était meilleur que celui que j’ai commandé). J’en rajoute un sandwich mixto, j’avoue, j’avais faim, et la bouffe espagnole ça nous manque aux cruasanos!

Monsieur le serveur continue de tchatcher avec la cliente. On voit bien qu’elle est une habituée du bar, une voisine de quartier.

J’attends les mets désirés. J’ai faim. La discussion du serveur avec la cliente se transforme vite en un monologue. “ZP (aka de Zapatero, le premier ministre) va finir avec ce pays.  C’est pas possible, c’est un gouvernement de bâtards, que des fils de pute”, dit-il.

J’essaie de ne pas trop l´écouter. Je prends le journal El Mundo, bien connu par ses attaques violentes au Gouvernement socialiste.

Monsieur le serveur continue son one man show pas marrant. “C’est pas possible ce qu’ils sont en train de faire…”. Pas la peine de tout reproduire. Il commence à se chauffer tout seul et finit par dire qu’il a “envie de tous les tuer. Depuis des années.”

Finalement, mon pincho de tortilla, mon café con leche et mon sandwich mixto arrivent, mais je n’ai plus faim. Je mange vite, je paye et je prends des notes pour ce billet.

Malheuresement cette situation ici décrite n’est pas un cas isolé. C’est l’image d’un état d’âme collectif, parfois extrême, où le serveur arrive à crier en public qu’il a envie de tuer quelqu’un (tout le Gouvernement, même) devant un client inconnu (moi), dans son bar, comme si c’était la chose la plus normale au monde.

Musée Reina Sofia. Pas loin du Guernica de Picasso

C’est ne pas moi qui va défendre le Gouvernement Zapatero.

Mais c’est assez inquiétant de voir qu´un certain état de “guerrecivilisme” n’a pas disparu de l’Espagne, même si ça fait 72 ans du coup d’État du général Franco, et malgré une Transition démocratique, perçue comme exemplaire ici et là.

On a un ex-président qui fait le tour de monde avec un discours assez similaire à celui du serveur.

José María Aznar a fait à nouveau scandale après avoir dit aux élèves de la Columbia Bussiness School de New York que l’Espagne “ne pourra pas payer sa dette”. Sympa, à un moment où les requins des marchés regardent l’Espagne comme un succulent dessert, après la Grèce, l’Irlande et le Portugal.

Mais bon, ce type a dit aussi que Kadhafi est devenu un ami de l’Occident grâce à la guerre d’Irak,  qu’il a lui même lancé avec ses copains Bush et Blair.

La crise de l’immobilier, le record du chômage, la lutte contre le terrorisme de l’ETA et un Gouvernement qui semble improviser chaque décision et chaque projet de loi, ont rallumé les braises de cette haine. Je ne veux pas dire avec ceci qu’on est aux abords d’une nouvelle Guerre Civile -j’espère- mais ça craint l’Espagne, quand même.